lundi 24 octobre 2011

L'eco-city chinoise, la grande illusion? (2e partie)

TRADUCTION Source : 南方周末 Nanfangzhoumo du 25 novembre 2010
(Carte : Wang Qing  Dessin : Xiao Yao)
Première partie

"Nous venons faire des essais" n'est pas seulement une initiative des architectes et des planificateurs. Dans le projet de Huangbaiyu, dans le Liaoning, qui a déjà été stoppé, la société BASF "est venue faire des essais" de sa propre méthode d'isolation en polystyrène,  une société anglaise pétrolière "est venue faire des essais" d’installation de son énergie solaire et de ses panneaux photovoltaïques, l'américaine Vermeer Manufacturing "est venue faire des essais" de sa technique de compression d'argile rouge, et William McDonough "est venu faire des essais" de sa théorie ‘du berceau au berceau’.


Une association sino-française a publié périodiquement ses objectifs pour l'industrie française. Veolia et Suez pour leur technologie de traitement des eaux usées, Sogreah et autres, pour les conseils en ingénierie verte, Areva pour l’énergie nucléaire sans carbone et Alstom pour la collecte et le stockage de gaz polluants : "ils ont tous une carte à jouer sur le marché chinois des villes durables", a écrit le rapport.

Pourquoi la Chine ? "L'Occident ne peut pas construire sur son sol de ville écologique", affirme Dong Shanfen, qui a participé à Dongtan, Wanzhuang et Tianjin etc. Selon lui,  l'Occident se dépêche de prendre des décisions concernant l'urbanisation afin de pouvoir avoir une influence sur la communauté écologique, alors qu'en fait cette nouvelle ville n'est qu'une illusion.

Et même si l’impact est réel sur la communauté écologique, des résistances existent aussi à l’étranger. Richard Register, l'inventeur du concept de ville écologique, rapporte que dans un lieu tel que l’université de Berkeley, les discussions portent d’un côté sur les catastrophes provoquées par le changement climatique, mais excluent d’un autre côté le fait que les villes écologiques soient liées à l’utilisation du territoire, à la conception architecturale ou un quelconque autre sujet. "Il y a une crainte des risques que pourrait apporter le moindre changement", explique-t-il.

Or d'après ‘le père de la ville écologique’, Eero Paloheimo, en Chine, il est davantage possible d’effectuer des réalisations audacieuses et extrêmes. "En Occident, l’attention des médias favorise la frilosité des politiciens. Quelle que soit la rapidité, la nouveauté d’une initiative, et quel que soit le risque qu’elle présente, elle s’avère dangereuse pour la carrière d'un homme politique. Mais en Chine, un officiel a plus d'autonomie de décision. »

Les ravages sur la ville de demain

"Je suis convaincu que la volonté de la Chine de construire une ville écologique est sincère", affirme l'inventeur de l'expression 'ville écologique'. L'idéal de Richard Register serait une version de ville écologique non bradée, sa définition en est succincte : "une ville qui respecte l'équilibre naturel". Dans cette ville ne circuleraient pas de voitures compactes, la consommation d'énergie y serait très faible, tous les bâtiments seraient praticables à pied, une grande quantité d'espace serait dédié à la flore et à la faune, les pauvres pourraient avoir les moyens d'y vivre, les arts, les sciences et technologies, et la sagesse écologique pourraient y avoir droit de cité...

"Mais exactement comme aux Etats Unis, poursuit Richard Register, les voitures compactes se développent toujours fortement, il existe de nombreux défauts dans sa conception, l'architecture manque d'imagination etc, il se peut que cette merveilleuse vision de changement soit sans valeur."

Shannon May n’a absolument pas la foi. « Ne vous y trompez pas, la ville écologique n'est pas un projet aussi charitable, tous les intervenants, dont les développeurs immobiliers, espèrent, ont même besoin, de faire des profits, affirme-t-elle. Même si Huangbaiyu s'est finalement transformée en projet ‘non durable’, tous les participants parmi les ONG, les organisations gouvernementales et leurs partenaires commerciaux ont été rémunérés financièrement ou en termes de renommée internationale, et ils sont entre temps devenus 'durables'. »

"Nous devrions rejeter ces quelques intervenants dont l'unique objectif est de gagner de l'argent le plus rapidement et facilement possible. Les participants au projet de construction d'une ville écologique authentique doivent être à la fois réalistes et idéalistes". Eero Paloheimo a ainsi prévenu inlassablement les praticiens chinois. "Il y a des villes écologiques qui font du battage médiatique, qui agitent leur bannière écologique pour augmenter leur influence", affirme le professeur Wang Rusong, de l'Académie des Sciences du centre de recherche sur l'écologie. En fait, les projets de ville écologique de mèche avec les promoteurs immobiliers ne sont pas rares, l'eco-city internationale du lac Erhai, dans le Yunnan, Xintian à Zhengzhou ont été dénoncées comme telles. Mais développeurs immobiliers mis à part, les routes qui mènent à la ville écologique en Chine sont loin d’être sans obstacles. Concepts, organisations, politiques, techniciens, investissements : chaque aspect peut comporter ses propres embûches.

Pour Cui Zhiwen, le grand problème auquel est confronté actuellement l'eco-city de Caofeidian, c'est le système. Organe central du projet, le Comité administratif des villes écologiques n'a en effet pas été reconnu par les autorités supérieures. Un système de financement indépendant ne peut donc pas être établi, ce qui conduit inévitablement à des difficultés pour attirer l’investissement. Et pour un prototype ‘démontré’ comme ayant des coûts de construction très importants, l’argent est sans aucun doute la priorité du projet.

Quant à l'eco-city la plus prometteuse, la Sino-Singapore Tianjin Eco-city, elle n’est pas non plus exempte de problèmes. "Certains intervenants ont déjà décidé de la modifier, il est très clair que cela vient de considérations économiques", observe Eero Paloheimo, qui avait lui-même insufflé à la Sino-Singapore Tianjin Eco-city sa toute première exigence éthique. "A l'origine elle ne devait faire le moindre compromis sur l'écologie, mais le projet est déjà allé très loin", regrette-t-il.

Comme le déplore Wang Rusong, le terrain industriel de la Sino-Singapore Tianjin Eco-city est actuellement toujours inexploitable, et il n'y a pas assez de soutien de la part des industriels. Projet purement immobilier difficilement transformable en lieu de travail, elle pourrait finalement devenir comme les Huilongguan ou Tiantongyuan de Pékin, un genre de ‘cité dortoir’. « Tianjin Eco-city n'est pas encore un échec, mais elle est gravement endommagée », assure-t-il. Richard Register estime que les défauts de conception architecturale de la Sino-Singapore Tianjin Eco-city sont caractéristique des villes écologiques, car « c’est vraiment un catastrophe de promettre que les énergies renouvelables ne constituent que 20% des énergies utilisées. »

Pour lui, ces villes écologiques incomplètes signifient que les hommes ne seront jamais capables de savoir comment fonctionne une ville écologique, et qu’elles sont voués à l'échec. « Un tigre qui n'a que 3 pattes, un oeil et un poumon, que lui arrive-t-il? » Sa réponse est la suivante : « Très rapidement il meurt de faim. »

Peng Liguo